Contes de la Méditerranée – Nasr Eddin Hodja

Renoncer à toute chose qui vient de la raison.
À présent est venu le temps de la folie.
DJALAL-ED-DIN RÛMI

Introduction de Jean-Louis Maunoury
Un texte très ancien décerne à Nasr Eddin Hodja le titre d’ « idiot complet ». Il ne faut pas se méprendre : cette qualification n’est pas un blâme mais un éloge. Elle ne signifie pas que Nasr Eddin soit complètement idiot, selon l’expression usuelle, mais bien plutôt qu’il est un « idiot accompli ». Comme d’autres accèdent à l’illumination, il aurait atteint le stade suprême – sublime – de l’idiotie.
Mais de quelle sorte d’idiotie ? Existerait-il une forme de sottise ou d’ignorance dans laquelle on puisse exceller sciemment en quelque sorte ?
Voici l’une des « perles » que nous propose notre héros…
Nasr Eddin a pensé toute la journée aux brochettes de mouton que sa femme Khadidja lui a préparées pour le dîner. Quand il rentre le soir, pas trace de kebab. C’est le chat qui l’a volé et mangé, prétend la maîtresse du logis. Nasr Eddin se saisit alors du matou qui dort dans un coin, il le soupèse puis, constatant l’égalité de poids entre l’animal et le morceau de viande disparu, il énonce cette énigme : « Si c’est le chat que je tiens, où est passée la viande ; si c’est la viande, où est passé le chat ? »
[…]
Nous voici, curieusement, en présence d’une manière de koan (ces énigmes que les adeptes du zen se voient proposer comme sujets de méditation), mais d’un koan où l’accent serait mis sur le dérisoire, sur le risible de toute situation de conflit – et qui nous inviterait, par – delà, à rire de notre prétendue capacité à appréhender la réalité sous prétexte que nous sommes à même d’en mesurer les apparences.
Révélatrice d’un état d’esprit voisin est cette histoire où Nasr Eddin trouve par terre un morceau de miroir. Il le ramasse, s’y regarde et s’y trouve laid. Il le lance alors violemment au loin en lui criant : « Hors de ma vue ! Je comprends, à présent, qu’on t’ait jeté ! »
[…]
Ici et là, les connaisseurs et adeptes du «divin Hodja» ont même tenté de le «naturaliser ». Pourtant il paraît peu contestable qu’il ait été originaire de Turquie, d’Anatolie plus précisément. Selon les données les mieux admises, il aurait effectivement vécu dans cette région au XIIIe siècle de notre ère. On avance même des dates précises : il serait né en 1209(605 de l’hégire) et mort en 1284 (683) à
Akshéhir, l’ancienne Philomenium des Grecs, où il aurait passé presque toute sa vie. On peut y voir encore son turbé (son mausolée) à l’intérieur duquel ces dates se trouvent mentionnées – et données pour historiques.

Ce tombeau assez banal a été construit au début de notre siècle en remplacement d’un autre, beaucoup plus ancien, et qui selon la légende aurait été bâti d’après des plans de Nasr Eddin lui-même. Il était de coutume d’y aller en pèlerinage et tout croyant devait éclater de rire à la vue de l’édifice. Constitué d’une unique coupole soutenue par quatre colonnes, il avait trois de ses côtés ouverts à tous les vents. Seule la façade était murée et percée d’une porte close par un énorme cadenas ! La tombe du Hodja elle-même, au centre de l’édifice, était percée d’un petit trou par lequel il continuait à regarder le monde.

 

Bonne Lecture et bonne écoute!

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