Une histoire oubliée

Source Italien: [www.milagroacustico]; Traduction: Mathias Esnault.

Écrire l’histoire relève toujours d’une interprétation des faits.

Chaque historien a ses propres « lunettes idéologiques » et avec celles-ci il reconstruit la chaîne des événements de la période de son intérêt. Ceci est inévitable et peut-être même légitime. Par exemple, si vous lisez l’introduction des Poètes Arabes de Sicile (ed. Mesogea) « … la reconquête chrétienne a eu lieu sous le signe du respect de la culture des vaincus … », nous devons être conscients que cette affirmation, aussi crédible soit-elle, est le résultat d’une interprétation et est donc susceptible d’être modifiée ou contredite par d’autres historiens avec différentes lunettes idéologiques. Effectivement, une historiographie différente peut souligner que: « … L’émigration des musulmans de la classe intellectuelle suite à l’invasion normande, ainsi que la négligence et l’ignorance des dominations successives produisirent un effacement presque total de l’art arabe. Le pire des dégâts fut œuvre de Roger de Hauteville auquel est attribué selon une légende, la destruction en une seule nuit, d’environ 300 mosquées seulement à Balarm (Palerme) ...». Il semble difficile de croire qu’il s’agisse de la même histoire.

En bref, personne peut être considéré comme le dépositaire de la vérité, mais au contraire, si cette vérité veut être crédible, elle doit savoir se confronter avec d’autres, et parfois contradictoires, options idéologiques. […] Pour les personnes intéressées à ces questions, un historien de renom concernant l’histoire des musulmans de Sicile est Michele Amari (1806-1889). C’est à lui qu’on doit ces ouvrages d’une importance capitale que sont « L’histoire des musulmans de Sicile » (« Storia dei Musulmani di Sicilia »), la « Bibliothèque arabo-sicilienne » (« Biblioteca arabo-sicula ») et « Épigraphes arabes en Sicile » (« Epigrafi arabiche in Sicilia »). Ce sont des travaux nécessaires pour la connaissance de cette période historique, sans lesquels nous serions restés aveugles de trois siècles d’histoire sicilienne. Aussi, nous n’aurions jamais connu les magnifiques poèmes d’Ibn Hamdis et d’autres poètes arabes qui sont nés en Sicile au début de l’an mille. Nous aurions eu également plus de mal à comprendre le scénario de l’immigration actuelle, qui s’est reproduit maintes fois lors des derniers millénaires : la Sicile au milieu de cette saga sans fin où des peuples de la Méditerranée se déplacent tantôt vers une côte, tantôt vers l’autre.

 

La Sicile avait connu des incursions musulmanes dès la moitié du VII siècle, au moment de la première expansion arabe dans le bassin méditerranéen. La première eût lieu en 652, sous le califat de Uthmân (NdT: Uthmân ibn Affân, troisième calife d’Islam, règne de 644 à 656), qui confia le commandement à Mu’awiya Ibn Hudaig portant à terme cette action avec une flotte venant de Tunisie.

Les incursions, toujours repoussées par les Byzantins se multiplièrent afin de s’emparer des trésors des églises, très prisés dans les marchés de l’Est. Et elles sont devenues de plus en plus fréquentes pendant le règne de Hassan, quand fut occupée la petite île de Pantelleria, qui servit de pont entre l’Afrique et la Sicile.

En 740, le gouverneur d’Afrique du Nord, Obeid-Allah ibn-al-Habhab prends la ville de Syracuse, qui repoussa les assaillants en payant un tribut important. Au cours de la deuxième moitié du VIII siècle la Sicile fût attaquée sporadiquement, car l’Afrique du Nord était dans un état d’anarchie perpétuelle. Les incursions reprirent seulement après la constitution du puissant état Aghlabide: la conquête musulmane de l’île commença de fait lorsque le souverain de Qayrawan accepta la demande d’aide du commandant byzantin de la flotte Eufenio, rebelle contre l’empereur de Byzance, qui donna le commandement de l’île à l’émir tunisien Ziadat Allah.

L’armée arabe construisit une base solide dans la ville de Mazara à partir de laquelle une puissante armée musulmane se dirigea vers orient en assiégeant Syracuse. Une épidémie de peste décima les assiégeants, dont le sort semblait marqué, lorsque le patricien byzantin Théodore, agit de manière décisive à la rescousse. La défaite musulmane semblait imminente, quand en 830 vint une aide inattendue des alliés espagnols.

Théodore fût battu par Mohammed al-Asbagh, qui était le nouveau commandant de l’armée musulmane, et Palerme, conquise en 831, devint la capitale de la nouvelle province Islamique. En 843 Messine tomba également et deux ans plus tard, la forteresse de Castro Giovanni fut occupée par Abass-al-Aghlab Ibrahim.

Syracuse, symbole de la civilisation byzantine et de l’hellénisme en Occident, fût occupée en 878. En 902, avec la destruction de Taormina et le district de l’Etna réduit à l’obéissance, la conquête de l’île s’acheva. l’île fût liée à la dynastie Aghlabide jusqu’à sa chute, quand en 910 elle passa sous le joug des Fatimides en devenant une province de l’empire qu’ils avaient construit en Afrique.

En 948, par procuration du calife Fatimide, le gouvernement de la Sicile passa à la famille arabe des Banu Kalb et l’émirat calvite se transforma en un pouvoir héréditaire sous la direction d’une brillante dynastie.

C’était pendant le gouvernement d’Alì-al-Kalvi que l’île atteignit la prospérité et un profond ancrage de la culture arabe. L’agriculture et le commerce prospérèrent, les conversions à l’islam se multiplièrent sans contrainte, car ce fût un désir spontané venant des Siciliens qui admiraient la supériorité de la civilisation des conquérants.

La prospérité et le raffinement de l’Orient, la vie culturelle de Bagdad, du Caire et de Cordoue atteignit son apogée dans la  ville de Palerme, où l’on compta jusqu’à 100 mosquées. Ensuite, la culture arabo-sicilienne commença à s’estomper. La  guerre civile éclata, ce qui marqua le début de la fin de l’Islam en Sicile.

Les habitants de l’île accablés par d’incessants nouveaux impôts se rebellèrent contre l’émir Ahmad. Ce dernier demanda  de l’aide aux Byzantins tandis qu’en soutien des rebelles, débarquaient les troupes berbères dirigées par le frère de l’émir  Yusuf. La lutte donna lieu à un conflit entre l’aristocratie arabe et la population sicilienne convertie à l’Islam. La guerre  civile se prolongea jusqu’en 1061 lorsque l’arabe Ibn Ath-Thimena vaincu par la faction opposée appela les normands à son secours.

Le déclin de la dynastie Kalbite, la création de petits émirats indépendants et les intrigues byzantines, préparèrent le terrain d’action du comte Roger de Hauteville. Ce fut un siècle où les chrétiens, ne se contentaient pas de défendre leurs côtes mais ils recommençaient à poursuivre les côtes musulmanes jusqu’à arriver en Afrique, où ils brûlaient les campagnes et les arsenaux. La conquête normande de la Sicile s’acheva entre 1075 et 1087.

À la mort de Roger lui succéda son fils Roger II. Comme le père il suivit les coutumes des rois musulmans, il établit au sein de sa cour la figure des ganib (aides de champ), les hagib (chambellans), les silahai (écuyers), et les gandar (gardes du corps). Il créa également un « tribunal des injustices » (Diwan al-Mazalim) où le blessé apportait ses plaintes et le roi était appelé à rendre justice (et ceci même contre son propre fils). Roger garda toujours beaucoup de respect pour les musulmans, il les traita avec amitié, familiarité en les défendant des injustices, ce qui lui valut leur loyauté et leur affection.

Pendant la période des nouveaux conquérants, s’épanouit cette culture islamo-chrétienne, destinée à avoir beaucoup de gloire et d’importance. La suprématie spirituelle des Arabes s’établit alors et l’éclat de la grande époque de la civilisation musulmane intensifia l’intérêt pour les sciences, la logique, la géométrie, l’astronomie, la musique, la médecine et l’alchimie. Il y eût beaucoup de scientifiques qui acceptèrent de vivre à la cour normande, qui les accueillait avec tolérance peu importe leurs origines: Francs, Normands, Arabes, Grecs et Siciliens. Roger II empêcha la conversion de ses troupes musulmanes au christianisme. Tous les Normands, les Italiens, les Lombards, les Grecs et les Sarrasins avaient un rôle dans l’état Normand. On garda l’usage de l’écriture arabe, en particulier pour ce qui concernait les diplômes et on put entendre parler le français, le grec, l’arabe et l’italien à la cour de Palerme. Les mosquées étaient toujours fréquentées et en même temps on construisait des monastères pour des rites grecs et latins.

Le roi, pour réprimer la rébellion des barons normands et pour tenir tête aux maintes excommunications papales, savait qu’il pouvait compter sur ses troupes musulmanes qu’elles lui étaient fidèles. De toute l’Europe venaient à la cour de Palerme des scientifiques et des chercheurs; les savants arabes étaient le plus grand groupe et leur langue était reconnue comme la langue de la science.

Même dans l’administration des affaires publiques la main musulmane était bien visible: l’île était divisée en circonscriptions territoriales-militaires (Iqlim). Dans les districts où les arabes étaient majoritaires, la région était gouvernée par les musulmans amil. La justice était rendue par des juges itinérants, assistés par un nombre variable d’arbitres, soit chrétiens, soit musulmans, qui souvent travaillaient ensemble. Il existait aussi une chancellerie arabe qui utilisait le grec, l’arabe ou les deux langues en même temps. À la tête des décrets du roi était écrite la devise du Roger II, « Béni soit Dieu, en reconnaissance de ses bénéfices » ; sur les monnaies, à côté du nom latin, il était inscrit le titre de calife arabe et pour Roger fût ajouté le titre de: « Al Malik-al-Mu’Azam-al-Mu’Taz-vi-Llah» («le Roi Vénérable, exalté par la grâce de Dieu »).

Mais en attendant, le caractère de la culture du Nord-Ouest européen se fit de plus en plus agressif. De nombreux catholiques s’installèrent au sein de la cour, surtout des Français, qui commencèrent des persécutions occultes et étalées dans le temps. Les mosquées et les écoles chrétiennes prospérèrent l’une à côté de l’autre, et lors de la prière du vendredi on invoquait la grâce pour les califes de Bagdad. Ce furent les Musulmans qui, pendant les pillages, souvent retenaient les chrétiens de commettre des actes de violence et de sacrilège contre d’autres chrétiens. Pourtant, de nombreuses familles essayèrent de vendre leurs produits dans l’espoir de pouvoir atteindre un pays musulman. Les intellectuels et l’aristocratie musulmane comprirent que quelque chose était en train de changer et prédirent que d’ici peu l’Islam de Sicile serait mort.

Après la mort du roi Guillaume II en 1189, il y eût contre les musulmans une terrible persécution. Les survivants se réfugièrent dans les montagnes occidentales de Val di Mazara. Le nouveau roi, fils de Frédéric Barberousse et mari de Constance fille de Roger II était l’empereur Henri IV Hohemstaufen. Il entra à Palerme en Novembre 1194. L’esprit normand des Altavilla n’était pas tout a fait mort, Henri IV mourut après quatre années de royaume et son fils Frédéric II fur appelé a gouverner. Pendant les longues années de son jeune âge, le jeune roi de Sicile fut sous la tutelle du pape, et les musulmans furent persécutés partout sur l’île jusqu’à ce qu’ils soient battus à Palerme en 1200. Le massacre contre les derniers rebelles dirigés par Muhammad-ibn-Abbad qui fut exécuté avec ses enfants, fut le dernier d’une longue série.

Les survivants furent déportés à Lucera et constituèrent une colonie de musulmans qui restèrent fidèles à l’empereur jusqu’à sa mort, et donnèrent l’aide au roi Manfred à Bénévent, où la bataille commença avec une charge de cavalerie sarrasine qui se fît exterminer jusqu’au dernier homme.

Avec la victoire emportée sur les derniers musulmans, ne s’éteignit pas en Sicile l’esprit de l’Islam que Frédéric essaya de garder au sein de l’organisation de l’État.

Éduqué par des enseignants musulmans, parfait connaisseur de la langue arabe, en perpétuelle controverse avec les chrétiens il pratiquait l’usage fréquent du bain complètement nu, des dizaines de danseuses animaient ses banquets, et son harem était gardé par des eunuques. Même à sa cour le Muezzin faisait l’appel à la prière.

Dans les milieux ecclésiastiques suspicion et méfiance grandirent, et il fut accusé d’être secrètement un musulman à cause de sa débauche orientale. En réalité, il était indifférent aux questions religieuses, mais était attiré par l’aspect scientifique et intellectuel de la civilisation arabe. Les meilleurs chercheurs d’Europe se réunirent à sa cour qui devint un des phares de la culture. Parmi eux Gulielmo Figuerra, Lanfranco Cigala, Sordello, et enfin Michele Scoto qui fut un lien entre le tribunal de Palerme et le centre de traduction de l’Université arabe de Tolède. Au nom de l’empereur, le Juif Jacob-ben-Abbamari disciple du juif-espagnol Maimodine traduit de l’arabe vers l’hébreu les cinq livres de la logique d’Aristote. La plus importante contribution personnelle à la culture universelle de Frédéric II, fut la fondation de l’Université de Naples, la première université d’État en Europe. Ici, il réalisa son rêve de ramener la paix dans les trois grandes cultures médiévales. Il y déposa une grande collection de manuscrits arabes, et envoya des copies à l’université de Paris et de Bologne.

Excellent politicien, en 1215 il prit l’emblème de la croix dans la cathédrale d’Aix-la-Chapelle où il fut couronné roi d’Allemagne. Mais sa vision de l’empire, sa nouvelle approche pour les peuples non chrétiens le plaça en opposition sérieuse avec le Saint-Siège qui craignait d’être entouré par l’empire et donc de perdre ses droits féodaux dans le sud de l’Italie.

Après beaucoup d’insistance de la papauté aboutissant à une excommunication en Juin 1228, Frédéric II partit de Brindisi pour une énième croisade et débarqua à Acri à l’automne.

La cession de Jérusalem aurait suscité l’indignation du calife de Bagdad et de tout le monde musulman. C’est ainsi que Frédéric s’excusa auprès de l’émir Fakhr al-Din en lui disant que s’il avait peur de discréditer son honneur, il n’aurait jamais imposé un tel sacrifice au sultan et il déclara qu’il souhaitait prendre Jérusalem uniquement pour ne pas perdre considération aux yeux des chrétiens; puis envoya une requête au Sultan pour lui accorder l’autorisation d’entrer à Jérusalem sans combattre. Le 17 Mars 1229 l’empereur entra dans la ville. Le lendemain, après avoir rejoint l’Église du Saint-Sépulcre, et ayant été couronnée, il visita les lieux saints musulmans, accompagné par le Qadi de Nabrus. Il entra dans la mosquée al-Sakhra et lut l’inscription sur le dôme du grand Saladin: « Cette ville de Jérusalem Salah-al-Din a libéré des infidèles. » Puis arriva l’heure de la prière de midi et il invita le Muezzin a l’appel habituel.

Le soir même Frédéric, en prenant soin d’éviter les pèlerins chrétiens il alla dîner avec les Sarrasins, il parla du Soleil et de la Lune avec le Cheikh Alam-al-Din, l’astronome que le sultan lui avait envoyé comme un signe d’amitié. Au matin, après la première prière musulmane Frédéric sortit de Jérusalem et revint vers Chevaliers de Saint-Jean. Les impressions qu’il suscita vers les musulmans étaient pleines d’admiration et de respect pour un homme qui parlait leur langue et qui discutait avec eux des plus grands problèmes de la recherche scientifique, de la vérité et de la connaissance.

Pendant ce temps se ravivait le conflit irréconciliable avec le pape Grégoire IX, puis avec son successeur Innocent IV. Cela se termina avec une sentence du conseil général de Lyon qui ratifia la déposition de l’empereur et brisa le serment de fidélité de ses fidèles. Le pape tenta de négocier la reprise de Jérusalem directement avec le sultan Al-Salih-Ayyub contre l’empereur souabe, mais Al-Salih Ayyub rejeta l’offre papale: une fois de plus l’amitié et la fidélité profonde des musulmans refusèrent de trahir celui qu’ils avaient toujours honoré et aimé. Frédéric s’acquitta de ce geste en informant le sultan du projet et des programmes de la croisade de Louis IX qui se dirigeait vers l’Égypte au printemps 1249. Lors de la bataille dans laquelle le roi de France fut fait prisonnier mourut Fakhr al-Din, le vieux émir ami de Frédéric qui portait les insignes impériaux sur son drapeau à côté de ceux du sultan.

La même année ou en Égypte la dynastie Ayyubita s’éteignait, Frédéric mourait a Castelfiorentino. La cavalerie musulmane accompagna le corps de son maître enveloppé dans un drap rouge à travers toute l’Italie jusqu’à Palerme. Ceci le commentaire de Ibn Al-Fourat : « En cette année est mort l’empereur Frédéric, seigneur de l’Allemagne et de la Sicile, protecteur de la ville sainte de Jérusalem, le roi des chrétiens et commandant des armées de la croix. Beaucoup disent que l’empereur était secrètement un musulman. Mais à Dieu seul est donné de connaître les secrets du cœur humain».

L’amour de la culture arabe ne déclina pas avec les successeurs de Frédéric. L’arrivée au pouvoir en Égypte de la dynastie des mamelouks, avec le sultan Baybars envoya un ambassadeur à Manfredi qui, à peine couronné fut entouré d’ennemis. Toutefois, le déclin de la puissance souabe se rapprochait. Les derniers éclats furent dans la tentative de rescousse de Conradin, qui était apprécié par les chroniqueurs musulmans: « Vinrent au sultan Baybars des messagers du roi Conrad en lui apportant une lettre de sa main. On y racontait sa victoire contre le roi Charles d’Anjou et comme Dieu tout-puissant lui avait rendu le patrimoine de ses ancêtres qu’il lui avait été enlevé avec lâcheté. Le sultan lui répondit de rester avec un cœur joyeux, et de présenter son amour à ceux qui étaient liés à son oncle Manfred et son grand-père Frédéric de Souabe « .

Toutefois, la domination souabe était à sa fin comme l’était également l’influence arabe dans le sud de l’Italie. Il ne restait plus que la très fidèle colonie de Lucera, qui fut détruite en 1300 par l’armée impitoyable de Charles II d’Anjou.

Encore plus d’informations : http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89mirat_de_Sicile

 

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